Série : Mémoire d’accompagnement
J’étais son fils, son mari et ses parents. En un seul visage.
Accompagner, ce n’est pas seulement être là pour les derniers jours. C’est apprendre à rester présent quand l’autre s’efface, que ce soit sous le poids de la maladie ou celui des années. Cette série explore ces zones de fragilité où la mémoire vacille, mais où le lien, lui, cherche encore un chemin.
Tout a commencé avec Badam.
J’ai mis un certain temps à comprendre d’où il sortait. Au début discret, il finit assez vite par s’incruster, s’immisçant de plus en plus fréquemment dans nos conversations. Je n’en étais pas jaloux, il m’énervait tout simplement, me faisait perdre patience et j’avais surtout l’impression qu’il me prenait pour un con.
Tu appelais Maman quand tu étais triste ou que tu t’ennuyais et que papa ne pouvait pas venir. Quand tu avais mal ou peur, c’était toujours papa qu’il te fallait. Il était gentil, il était merveilleux, il était beau, c’était papa.
Bruno faisait des apparitions fréquentes, quant à Georges il y avait si longtemps qu’on ne l’avait vu qu’on avait fini par l’oublier. Georges a fini par s’éteindre pour de bon le jour où une petite nièce, venue en renfort quelques heures, a cru bon de remettre les pendules à l’heure : « Mais ma tante, l’oncle Georges est mort ». Une déflagration de logique pure qui a agi comme une gomme. Georges n’est plus jamais reparu. On ne réveille pas quelqu’un qui n’a plus de boussole en lui criant les points cardinaux ; on finit juste par le perdre un peu plus.
Et puis il y avait Anne-Isabelle, qui du haut de ses onze ans ne mâchait pas ses mots, parfois insolente mais si drôle, touchante et généreuse, avec laquelle tu te chamaillais de temps en temps. Normal, ce n’était pas facile de partager Papa !
C’était « extraordinaire », « incroyable », « gentil », « tellement joli », « c’est vrai ? ». Oui, c’est vrai ! Ces mots avaient fini par être les principaux émissaires de tes pensées et de tes émerveillements de chaque instant, lorsque les effroyables douleurs physiques qui s’emparaient de toi s’apaisaient sous l’effet des sédatifs.

Puis, même les Badam ont commencé à s’effacer. Le langage s’est encore resserré pour laisser place à des bruits venus d’ailleurs : des hululements de chouette ou des cris de perroquet. Ta chambre devenait une forêt tropicale où l’on ne communiquait plus que par échos, des signaux bruts pour s’assurer, dans le noir de la maladie, que l’autre était toujours là.
Tes sourires, ton regard assoiffé de bonheur et de curiosité, se chargeaient de compléter nos échanges, sans parler des caresses qui mains dans les mains, entremêlés d’inoubliables je t’aime, de tu es gentil, tellement gentil, me remplissaient de plénitude me faisant oublier toutes les petites écorchures du jour.
On mange quoi ? C’est vrai ? Comme c’est bon, mais cela va te donner beaucoup de travail… Repose-toi un peu, tu te fatigues. Le plus important pour toi, était de savoir comment s’était passée ma journée, si tout allait bien et si j’étais content.
J’avais appris naturellement à camoufler l’épuisement et la profondeur de la tristesse qui m’habitaient, alors une fois rassurée plus rien ne comptait plus que nous. Nous étions ensemble et cela nous transportait sans trop savoir quand, où, ni comment nous allions atterrir. Nous étions déjà loin, très loin, si loin, totalement déconnectés d’avec le passé que nous ne pouvions revenir.
Nous avions tourné une page et il nous fallait encore en tourner un dernier ensemble. Nous en étions conscients, sans jamais en avoir parlé, nous l’appréhendions. Il nous fallait continuer du mieux que nous pouvions afin d’arriver à destination.
Un jour Mademoiselle fit son apparition. Elle s’invita chez-nous sans avoir pris soin de nous demander notre avis. C’est elle que tu appelais alors, timidement, lorsque, lasse de ne pas avoir de réponse de Papa ou Maman, tu avais besoin que l’on vienne s’occuper de toi.
Je n’ai jamais su d’où elle venait, ni qui elle était, je ne sais pas même pas à quoi elle ressemblait, je ne l’ai jamais vue, mais elle existait, c’est certain, et je la détestais.

Analyse d’un effondrement : la logique du lien
On fait souvent l’erreur de plaquer le mot « folie » sur ces comportements. Ce n’est pas de la démence psychiatrique, c’est une déconstruction physique où l’humanité reste intacte, mais change de canal. En neurosciences, on sait que lorsque les facultés cognitives s’effritent, le cerveau mobilise ses ressources les plus anciennes pour maintenir le contact.
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La mélodie du « Badam » : Le cerveau peut perdre son dictionnaire tout en gardant sa grammaire émotionnelle. Badam n’est pas un bruit, c’est un mot-unique qui remplit les structures de phrases. On garde le rythme et l’intonation pour maintenir la forme d’une conversation humaine. C’est une résistance par la musique (la prosodie).
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Le traumatisme du réel (Georges) : L’univers de la personne accompagnée est une bulle de sécurité nécessaire. L’intrusion d’une vérité brutale agit comme un court-circuit. En voulant rétablir la « vérité », on ne fait que briser un mécanisme de défense. Georges s’est effacé parce que le cerveau n’avait plus l’énergie de gérer ce conflit entre le souvenir et la perte définitive.
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Les signaux de la forêt tropicale : Les hululements ou cris de perroquet marquent le passage au signal pur. Quand l’effort de parler devient trop lourd, on revient aux sons archaïques. Ce sont des appels par écho-localisation : on lance un son dans la pièce pour vérifier, par la réponse de l’autre, que l’on n’est pas seul.
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L’Unicité des visages : Dans ce resserrement, les identités fusionnent. On devient l’Autre universel. On incarne à la fois le fils, le mari ou le parent disparu. C’est une simplification radicale : vous n’êtes plus une fonction sociale, vous êtes la source unique de sécurité.
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Le recours à Mademoiselle : Elle est la preuve que la personne n’est pas « absente ». Mademoiselle naît du besoin de ne pas saturer le proche, de ne pas « déranger ». C’est une figure de protection que le psychisme invente pour déléguer l’angoisse quand le pilier principal semble s’épuiser.
L’accompagnement, c’est essayer, chaque jour, de se synchroniser sur ces fréquences pour ne plus écouter que la vibration. C’est un exercice de présence brute où le lien survit, bien après les mots.
Glossaire de l’accompagnement
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Prosodie : La mélodie de la parole qui transmet l’émotion quand le sens des mots s’efface.
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Écho-localisation : Signal sonore émis pour valider la présence rassurante de l’autre.
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Désorientation : Perte des repères forçant le cerveau à créer des réalités alternatives pour diminuer l’angoisse.
Bibliographie (Sources vérifiées)
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Jill Bolte Taylor (2008), Voyage au-delà de mon cerveau.
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Todd Kashdan (2010), Curiosity?.
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Naomi Feil (2012), The Validation Method.
Accompagner le lien
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